LE MONDE - Article du 13.02.2015


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ROMPRE AVEC L'ACCELERATION FRENETIQUE AU TRAVAIL

En 1997, Pierre Moniz-Barreto a 28 ans et travaille au développement d’une enseigne de décoration à Bruxelles : le jeune homme s’apprête à ouvrir un deuxième magasin. La charge de travail est lourde. La veille de l’ouverture, il travaille jusqu’à 23 heures. Lorsqu’il prend le volant pour rentrer chez lui, il est fatigué. Il ne voit pas le bus qui percute sa voiture. Il ne se réveille que plus tard, pendant qu’un pompier tente de l’extraire de son véhicule, compressé par le choc. Après la peur et l’ahurissement, c’est une phrase des Evangiles qui s’empare de son esprit : « Et que sert-il à un homme de gagner le monde entier, s’il perd son âme ? ».

Six mois plus tard, les actionnaires coupent les financements, le temps de survie de la société est compté. A nouveau la question le taraude : « à quoi avait servi tout mon effort, tout ce temps que j’avais investi ? » C’est alors que M. Moniz-Barreto prend une décision qui va bouleverser sa vie : il entame des études de théologie et de philosophie. « Je n’ai pas tout de suite songé à écrire un ouvrage consacré à la gestion du temps professionnel. Mais c’est à cette époque que j’ai indéniablement commencé une réflexion de fond sur le temps ».

C’est plus tard, au détour d’un cours sur la finalité des entreprises, qu’il découvre le phénomène du Slow Business. La France compte déjà quelques ouvrages sur le sujet, écrits par des auteurs issus du monde universitaire ou associatif. Pierre Moniz-Barreto regrette « qu’aucun d’entre eux ne se représente directement du monde du business, pourtant concerné en premier chef par le phénomène slow en entreprise ». Il prend alors sa plume, pour aborder ce thème à l’aune de son parcours dans le monde des entreprises, en tant que cadre puis entrepreneur.

Galerie de portraits

Slow Business, ralentir au travail et en finir avec le temps toxique est né. L’ouvrage donne une place primordiale aux paroles et aux trajets de chefs d’entreprise qui ont voulu rompre avec l’accélération frénétique et permanente du temps dans le monde du travail. « En réaction à ces excès, quelques business leaders d’un nouveau genre se sont levés. Ils ont invité l’état d’esprit slow à investir les entreprises qu’ils créent, dirigent, développent ou accompagnent ».

Parmi eux, Carlo Petrini, créateur du mouvement Slow Food, Thierry Marx, chef de la gastronomie à la tête du Mandarin Oriental, Yvon Chouinard, patron fondateur de Patagonia, Cali Ressler et Jodi Tompson, deux femmes d’affaire iconoclastes, prophétesses d’un nouveau système de management dénommé ROWE (Results-only work environment), ou encore Frederik Arnander, entrepreneur suédois qui a créé, vendu et dirigé plusieurs entreprises dans les domaines des nouvelles technologies. Cette galerie de portraits est agrémentée de réflexions et de leçons pratiques. Le livre se penche également sur les figures qui ont nourri ces personnalités du slow business : chef d’orchestre, judoka, naturaliste, ou encore surfeur « ont inspiré à ces slow leaders de nouvelles méthodes de travail, de gestion, de gouvernance, qui sont capables d’interpeller nos propres pratiques ».

Le membre fondateur de l’association française du management équitable veut aussi montrer que les meilleures initiatives ne sont pas toujours l’apanage des grandes entreprises anglo-saxonnes. On peut citer l’exemple de l’hébergeur informatique CIV, une TPE du Nord de la France. Le dirigeant, Serge Cousin, s’est attaqué au présentéisme en proposant à ses 25 salariés d’accorder leur rythme de travail et leurs rythmes biologiques. Les arrivées des salariés s’étalent maintenant entre 7h30 et 9h30. Lui refuse de prendre les appels ou de travailler sur un dossier important entre 14 et 16 heures. En dix ans, la TPE n’a connu aucun accident du travail alors qu’il s’agit d’un métier à risques : le personnel technique utilise des échafaudages, des nacelles ou des échelles. « Serge Cousin est un dirigeant français qui fait du slow business sans le savoir. Bien sûr, on peut supposer que les Français tendront à rejeter cette étiquette qui fleure trop le slogan marketing à la mode ou le dernier trip managérial américain. La question est : par cette posture de méfiance gauloise, la France se mettra-t-elle, une fois encore, à l’écart d’une tendance lourde, porteuse d’avenir ? »

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